Interview du mois – Jeremy Hodara, cofondateur de Jumia

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Lorsque Jeremy Hodara et Sacha Poignonnec, anciens consultants chez McKinsey, fondent Jumia en 2012 au Nigeria, leur mission est de créer une plateforme permettant aux petites, moyennes et grandes entreprises africaines de se connecter à leur marché potentiel, créant ainsi un écosystème d’une nouvelle ère en Afrique.

Aujourd’hui Jumia a consolidé sa présence dans plus de 23 pays africains, avec un réseau de plus d’un demi-million de vendeurs. Le site a réussi à se forger une excellente réputation en tant que centre de produits et de services dans de nombreux secteurs : vente au détail, alimentation, hôtellerie, recrutement, conciergerie, restauration.

En plus de répondre aux besoins des consommateurs et des entreprises, Jumia a également amélioré les compétences et favorisé l’emploi de nombreux Africains qualifiés dans des domaines tels que l’ingénierie, l’informatique, le marketing en ligne et le développement web.

 

 

Est-ce facile de faire de l’E-Commerce en Afrique ?

Faire du E-commerce en Afrique, ce n’est pas facile mais nécessaire. L’année dernière (2017) nous avons réalisé plus de 8 millions de commandes. Cette année, nous comptons bien voir ce chiffre doubler.

Dans combien de pays d’Afrique êtes-vous implantés ?

Nous sommes présents dans les 14 pays du continent où le nombre de personnes ayant accès à internet est le plus élevé.

Que peut-on acheter sur le site internet ?

On peut tout acheter. Les utilisateurs ont un large choix de produits : des produits physiques (électronique, électroménager), des produits alimentaires, des vêtements, des services (commander un repas en ligne, réserver des hôtels…).

Qu’est-ce qui vous a attiré sur ce marché ?

En Afrique, il y a un réel besoin des consommateurs d’accéder à un choix élargi et qualitatif de produits.

Le E-Commerce prend tout son sens avec le développement de la classe moyenne et d’internet plus rapide que celui des infrastructures physiques de distribution et des centres commerciaux.

En tant que place de marché, nous permettons à des vendeurs, des petits commerçants, des petites boutiques, des individus seuls de vendre à travers la plateforme et de multiplier leur nombre de ventes journalières.

Vous existez depuis 6 ans, comment ça se passe au niveau du chiffre d’affaires ?

Notre chiffre d’affaires double tous les ans. C’est un signe que les Africains ont réellement besoin de ce service.

Vous êtes très peu dans l’Afrique continentale, comment cela se fait-il ?

Nous sommes présents dans les pays où la population internet est assez nombreuse pour nous permettre de soutenir nos infrastructures. Les 14 pays dans lesquels nous sommes présents représentent à eux seuls 85 % de la population internet.

Êtes-vous en concurrence avec Amazon et Alibaba ?

Pour l’instant nous sommes les seuls à être aussi développés en Afrique. Se développer en Afrique n’est pas toujours un choix stratégique pour les sociétés.
De plus il faut savoir s’adapter. Par exemple ici, le plus important est de construire la confiance avec les consommateurs. Pour cela notre société propose à tous ses clients de commander simplement en cliquant sur le produit. Le paiement ne sera demandé qu’à la livraison du produit.

Il y a encore une grande méconnaissance de ce qu’est le E-Commerce. Lors de leur premier achat, les consommateurs sont plus sceptiques. Après la première commande, la confiance se construit avec nos clients, ce qui les encourage à être d’autant plus fidèles. De plus, nos produits ne sont pas seulement pratiques, mais répondent à un réel besoin.

Et pourtant 1/3 de votre service s’est réalisé dans des zones plutôt isolées.

Notre service est d’autant plus pertinent dans ces régions. Même si les coûts sont plus importants que pour la capitale, ils restent plus abordables pour les populations retirées que ceux des produits passant par des canaux plus informels. Nous avons réussi à optimiser la chaîne logistique et la chaîne d’approvisionnement. C’est la raison pour laquelle nos produits atteignent ces destinations-là à des prix plus faibles aujourd’hui que ceux auxquels ils étaient auparavant.

Quels produits attirent le plus les Africains ?

Les gens découvrent Jumia et le E-Commerce souvent en achetant de l’électronique. Après la première commande, lorsque la confiance est établie, c’est toute une série de besoins qui se développent. Par exemple les mamans achètent beaucoup de couches et produits pour bébés car l’origine des produits est garantie donc il n’y a pas de problèmes de contrefaçons, les jeunes sont très friands de la livraison de repas à domicile.

Comment vous faites pour sécuriser toute cette chaîne de commerce ? Les infrastructures africaines ne sont pas réputées pour être à la hauteur de ce genre de business.

C’est là que ce qu’on appelle la place de marché prend tout son sens. La force de Jumia c’est de permettre à des dizaines de milliers de vendeurs africains de vendre, et ainsi d’apporter une offre stable en prix et en assortiment.

En ce qui concerne la livraison, elles sont réalisées par des petites sociétés familiales de logistiques. Elles sont plus d’une centaine à travailler pour nous.

Notre place de marché permet donc de mettre en relation des clients et des prestataires que ce soit des vendeurs ou des sociétés logistiques.

En fait votre principal concurrent ce n’est pas Amazon ou Alibaba c’est l’économie africaine informelle ?

Absolument, et ce n’est même pas un concurrent. Notre opportunité aujourd’hui c’est de permettre aux gens qui sont dans l’informel de basculer sur internet et de se formaliser d’une part mais aussi d’augmenter leur périmètre de chiffre d’affaires.

Quel est le pouvoir d’achat des Africains ?

C’est un pouvoir d’achat en forte croissance. Aujourd’hui un panier moyen sur Jumia se chiffre à 60-80 euros.

Il faut noter que nous sommes dans un marché de premier équipement et non un marché de renouvellement, qui est lié au développement de la classe moyenne et à la pénétration d’internet qui sont les tendances de fond.

Les investisseurs croient-ils en l’Afrique et à la digitalisation du commerce africain ?

Bien sûr. Nous n’avons aucune difficulté à lever des fonds.

Il n’y a donc pas de risque à investir en Afrique ?

La croissance en Afrique est réelle et forte. Bien sûr, tout n’est pas rose lorsque nous regardons dans le détail.
Ce qui est important c’est d’avoir un horizon de temps plus long car il y a des variations et des cycles. Mais sur 5 ou 10 ans le taux de croissance d’un pays en développement sera toujours plus élevé que celui d’un pays développé. Il faut aussi répartir l’investissement et ne pas investir dans un seul pays.

Le monde des affaires est sûr dans tous les pays ?

Il faut suivre les règles, faire ce qu’il y a à faire, et après il n’y a pas de problèmes. Les règles changent rapidement avec le développement des pays.

Avez-vous prévu d’ouvrir des nouveaux pays ?

Non, pas pour l’instant. Nous préférons nous concentrer sur l’ouverture de nouvelles zones géographiques à l’intérieur même de nos pays, de nouveaux services, de nouvelles catégories de produits.

(Source: France 24)

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