L’interview du mois : Ivan de Lastours, Blockchain lead chez Bpifrance

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Les cryptomonnaies pour le commerce en ligne, c’est une évidence qui va s’imposer

Ce mois-ci, nous avons interviewé Ivan de Lastours, Blockchain lead chez Bpifrance..  A ce jour, Bpifrance a financé 120 startups blockchain/crypto, investi dans 3 (Ledger, Acinq, Arianee) ainsi que dans un fonds d’investissement dédié. Nous avons aussi interviewé Yves Bennaïm, le fondateur et président d’un think tank suisse à but non lucratif 2B4CH pour étudier les impacts et transformations apportés par Bitcoin et la blockchain sur la société et la finance.

1/ Pensez-vous que les cryptomonnaies pourraient être utilisées pour payer dans les magasins et le e-commerce dans le futur en France? Pensez-vous qu’un futur dépendant de la cryptomonnaie est possible ?

Ivan: Oui. Techniquement, si vous avez un téléphone portable connecté à internet, cela fonctionne aujourd’hui (cf. le cas du Salvador qui dépasse le stade d’expérimentation). En revanche, l’intégration de ce moyen de paiement en termes de points de vente, chaînes informatiques, comptables et règlementaires est plus complexe. Cette variable d’ajustement reste encore difficile à évaluer en termes de temps d’implémentation complet. Mais de belles initiatives ont déjà émergé. Que ce soit le Lugh, un jeton stable lancé par le groupe Casino ou une startup comme Superfluid qui permet de streamer des flux financiers en temps réel (pour payer un salaire en continu plutôt qu’à la fin du mois par exemple)…ces innovations avancent. Sans oublier la monnaie digitale de banque centrale qui s’invite également dans ce paysage.

J’irai même plus loin, la cryptomonnaie est le moyen de financement idoine d’un futur très technologique. Je ne peux dire si ce futur sera radieux… mais la pondération de sa réalisation augmente chaque année. Qui aurait cru il y a 5 ans que Square, un outil de paiement pour les retailers, dédie une équipe entière et de très haut niveau à ce sujet ou encore que Facebook parle publiquement de monnaie et d’univers virtuels (Metaverse).

Yves: Absolument. Ce n’est même pas une question à débattre.

Bic Camera, troisième plus important groupe de magasins d’électronique et d’électro-ménager du Japon, accepte depuis 2017 les paiements en Bitcoin dans ses 40 magasins physiques.

Depuis 2019, on peut également payer en BTC sur les sites web marchands de Digitec Galaxus, le plus gros commerçant en ligne de Suisse, détenu à 70% par le groupe Migros, le plus grand réseau de supermarchés du pays.

Au début de 2021, le groupe Casino a annoncé son projet de remplacer les traditionnels points de fidélité par une cryptomonnaie adossée à l’Euro, en partenariat avec la Société Générale.

Ce ne sont que quelques exemples démontrant qu’il n’y a pas vraiment de difficulté technique à mettre en place ce type de paiements, dans notre monde de plus en plus connecté, où les consommateurs et les commerçants de tous âges sont parfaitement habitués aux paiements par cartes, sans contact, et désormais même via smartphones.

Enfin, depuis septembre dernier, le Salvador a mis en application sa nouvelle loi faisant de Bitcoin une monnaie à cours légal au même titre que le dollar US dans tout le pays, avec obligation pour tout commerçant de l’accepter comme paiement. Ce qui veut dire que des grandes chaînes internationales comme McDonald’s et Starbucks par exemple acceptent le BTC dans toutes leurs branches du pays.

En général, pour le commerce en ligne c’est une évidence qui va s’imposer notamment dans le domaine du tourisme et de la consommation avec les micro-paiements par exemple.

2/ Qu’est-ce qui bloque leur utilisation aujourd’hui? Quels aspects des cryptomonnaies font « peur » à la population ?

Ivan: Le sujet n’est pas simple d’accès. Il faut une bonne éducation tech/digitale, réglementaire et financière. La volatilité, la mauvaise réputation n’aident pas non plus. Ceci dit, cela laisse d’énormes places pour des sociétés qui rendront ces services simples et accessibles.

La volatilité, la mauvaise réputation, la consommation d’énergie. Il ne s’agit pas de blanchir les cryptomonnaies… elles ont une part de défauts. Là encore les meilleurs informaticiens/juristes/ « tokenomiste » (économiste spécialisé dans les cryptomonnaies) travaillent à leur amélioration.

Yves: Tout changement fait peur, c’est naturel. Et une nouvelle technologie est évidemment encore plus effrayante lorsqu’elle touche à un sujet aussi sensible que l’argent.

Mais il n’y pas réellement de « blocage », il s’agit seulement d’un processus qui se met en place tranquillement et naturellement.

Ce n’est pas un phénomène nouveau: par exemple, l’usage de la messagerie instantanée sur un smartphone constamment connecté était impensable pour la majorité des gens il y a seulement une dizaine d’années.

Rappelons-nous que Bitcoin n’a que douze ans d’existence, et que c’est une technologie aussi révolutionnaire que la machine à imprimer de Gutenberg.

On observe aussi par exemple que le commerce en ligne a explosé ces dernières années, mais il faut se rappeler la réticence des consommateurs à utiliser leurs cartes de crédit sur le web encore très récemment.

Et si on remonte un peu dans le temps, l’usage de la carte de crédit en Europe était encore très nouveau dans les années 80, et les rares consommateurs qui y avaient accès n’étaient pas toujours rassurés par ces transactions d’un genre très nouveau.

À l’avenir, utiliser Bitcoin ou d’autres cryptomonnaies propriétaires se fera aussi facilement que d’envoyer un message sur un réseau social. D’ailleurs, Twitter vient de commencer à intégrer Bitcoin nativement à son réseau.

3/ Quelles sont les autres applications de la blockchain pour les retailers ?

Ivan: J’en vois deux très naturels. Le premier sur des aspects traçabilité/supply chain de la chaîne de production/distribution. Le second sur les programmes de fidélisation également. Il y en a/aura sûrement beaucoup d’autres. De la même façon que la blockchain n’est qu’un assemblage intelligent de technologies existantes, le retail saura composer avec les cas d’utilisation blockchain créateurs de valeur.

Yves: Même si Bitcoin et sa blockchain sont bien partis pour révolutionner le retail et bien plus encore, il faut faire attention car « blockchain » est devenu un mot très à la mode et un peu galvaudé ces dernières années, souvent par des vendeurs de rêves profitant de l’ignorance de leurs interlocuteurs.

La chaîne de blocs n’est pas une panacée, et c’est même une très mauvaise solution à la majorité des problèmes, qui bénéficieront beaucoup plus d’une simple base de données bien construite.

Utiliser une blockchain est réellement utile pour archiver chronologiquement des informations auxquelles les intervenants peuvent avoir accès de manière décentralisée, donc sans arbitre ni tiers de confiance. C’est utile pour des acteurs qui ont justement besoin de ne pas se faire confiance mutuellement, pour un traçage de labels de qualité par exemple.

Mais pour que cette chaîne de blocs soit efficace, il faut qu’elle soit correctement et réellement décentralisée, à travers un réseau le plus large possible pour en assurer la sécurité. Pour un usage local entre peu de participants, c’est un système inefficace et lourd, et vulnérable à l’erreur humaine, volontaire ou non.

Bitcoin et sa blockchain seront omniprésents dans un futur proche, souvent de manière transparente pour l’utilisateur, de la même manière que peu d’entre nous savent réellement comment fonctionne Internet ou le moteur d’une voiture.