L’Entretien du Mois – Mathieu Hamel

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Mathieu Hamel est le CEO d’Innovation is Everywhere, une agence de conseil en innovation basée à Singapour. Spécialisé dans l’innovation dans les territoires émergents, Mathieu a construit son expertise en partie sur la surveillance et l’analyse des tendances en Asie, notamment des géants chinois de la tech.  Innovation Is Everywhere organise également les learning expeditions en Asie pour les entreprises occidentales. 

 

 

Qui sont ces BATX et pourquoi sont-ils si peu connus en Occident ?

Les BATX sont les jumeaux chinois des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple). Ils sont composés d’un moteur de recherche, Baidu, une plateforme d’e-commerce, Alibaba, un réseau social, Tencent et un fabricant d’appareils connectés, Xiaomi. Ces jumeaux aujourd’hui devenus géants sont assez peu connus en Occident pour deux raisons. Tout d’abord, on ne s’y est que très peu intéressé car les GAFA ont pris toute la place. Deuxièmement, ces géants se sont développés en Chine la où Facebook, Google et Twitter sont interdits. Cette absence leur a permis de grandir “tranquillement” dans leur pays d’origine mais ne se sont pas vraiment internationalisés, jusqu’à aujourd’hui.

Qu’ont-ils de commun ou de différent avec les GAFA ?

Leurs coeurs de métier sont intimement liés, c’est une certitude. Là où les BATX ont été différents de leurs jumeaux américains, c’est dans la création d’écosystèmes pour nourrir leur expansion. Aujourd’hui, des entreprises comme Tencent investissent dans presque tous les secteurs, que ce soit dans le transport avec Didi Chuxing ou Mobike, dans la santé avec iCarbonX, la robotique avec UBTech, et tant d’autres. D’autre part le marché chinois est extrêmement violent. Les géants chinois n’hésitent pas à mettre en compétition des startups similaires pour déterminer qui sera la meilleure. Troisièmement, c’est l’importance des données. Si les américains et les chinois sont aujourd’hui leaders des données et de l’intelligence artificielle, les chinois bénéficient d’un volume domestique extraordinaire et d’un soutien sans faille du gouvernement de Xi Jinping.

Que représentent-ils pour le (e)commerce en Chine ? Au niveau mondial ?

En ce qui concerne le commerce, Alibaba est bien entendu leader en Chine. Pour le dernier Single’s Day, la plateforme a vendu pour 25 milliards de dollars US en 24 heures. Tencent est derrière avec 19 milliards, via la plateforme JD.com au modèle proche de celui d’Amazon. Ce sont des chiffres hallucinants. Aujourd’hui ces géants se demandent comment utiliser le réseau de commerce physique. Là encore, la stratégie d’écosystème fait ses preuves notamment en ce qui concerne l’intégration de solutions de paiement mobile. Alipay et Wechat Pay permettent à ces géants du net de boucler la boucle quand il s’agit de commerce physique. Deux exemples sont particulièrement frappants aujourd’hui. Alibaba déploie ses magasins HEMA qui visent à digitaliser l’expérience client en magasin, du choix des produits au paiement mobile ou même par reconnaissance faciale. Tencent, de son côté, a permis à la startup Bingobox de créer son épicerie autonome autour de Wechat. Tous les services de l’épicerie sont accessibles par Wechat.

Quelles leçons les commerçants européens peuvent-ils en tirer ?

Les leçons sont à mon avis très claires. Il faut être en capacité de comprendre leurs agissements et leurs objectifs, car ils ne sont pas voués à rester dans l’ombre, loin de là. Ils vont prendre de plus en plus de place en Asie – où ils commencent déjà à s’étendre. Tencent a obtenu une license de paiement en Malaisie en novembre dernier, et tous investissent massivement dans des startups locales en Inde. Pour réussir en Chine, un partenariat avec les BATX est presque indispensable. Les dispositions prises par Auchan dans ce domaine sont à mon sens tout à fait pertinentes. Il faut également se rendre compte et agir pour que l’Europe rattrappe son retard en matière de données et d’intelligence artificielle, même si ce retard est dû à un souhait de protéger les données des utilisateurs. De manière générale, la leçon majeure à retenir c’est leur capacité à intégrer différents services dans un écosystème clos. A l’image d’Alibaba et Tencent, ces écosystèmes permettent aujourd’hui d’avoir un accès à différents services intégrés par une base commune.

Sur quelles technologies misent-ils aujourd’hui ?

Aujourd’hui, les BATX misent énormément sur l’intelligence artificielle car, de par la diversité de ses applications, cette technologie doit être développée en priorité. Baidu, par exemple, s’intéresse fortement aux véhicules autonomes et au mapping grâce à ses cartes et Alibaba a déjà investi dans des services de cloud intelligent pour la santé et l’industrie. Leurs entrepôts sont déjà complètement automatisés.  Outre l’IA, Alibaba et Tencent s’intéressent de très près à la blockchain, la technologie sous-jacente au Bitcoin, pour améliorer et sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. L’internet des objets est également l’un des sujets les plus fréquemment évoqués que ce soit dans la partie gestion des entrepôts et de la logistique ainsi que dans le segment des biens de consommation à l’image de Xiaomi avec sa smartwatch et autres appareils de domotique.

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